Israël tue sans jugement
Ce week-end, Nousseirat, au centre de la bande de Gaza. Une frappe aérienne. Un homme en moins. Il s’appelait Saher Nidal Latfi Sakr. Selon l’armée israélienne et le Shin Beth, c’est lui qui conduisait la moto. Tu sais, la moto. Celle du 7 octobre 2023. Noa Argamani qui hurle, emportée vers Gaza. Avinatan Or, emmené de son côté. Des images que personne n’a oubliées. Moi non plus. Alors mettons les choses au clair tout de suite, pour que personne ne vienne me chercher sur ce terrain. Ce qui s’est passé au festival Nova est un crime. Un crime immense. Et l’homme qui tenait ce guidon avait des comptes à rendre. Des comptes. Pas une tombe.
Ce qu’il faut retenir est l’information suivante. Israël annonce avoir tué, par une frappe aérienne à Gaza, l’homme filmé en train d’enlever Noa Argamani le 7-Octobre. Le communiqué ne parle ni d’arrestation, ni de procès : il parle d’élimination. La frappe a eu lieu en plein cessez-le-feu, en vigueur depuis le 10 octobre 2025. Pour la suite, le gouvernement israélien ne propose rien d’autre que frapper encore.
Éliminé. Point final
Des comptes, ça se rend devant quelqu’un. Un juge. Un tribunal. Un dossier, des témoins, une défense, même odieuse. C’est long. C’est pénible. C’est même exaspérant. Et c’est précisément pour ça que ça s’appelle la justice. Le gouvernement israélien, lui, a pris le raccourci. Communiqué conjoint de l’armée et du Shin Beth, puis vidéo de la frappe diffusée par la police. Le vocabulaire ? « Éliminé. » Le motif ? Neutraliser la menace qu’il représentait. Fin du dossier. Sauf qu’il n’y a jamais eu de dossier.
Relis bien le communiqué. Pas une ligne sur une arrestation. Pas une ligne sur un procès. Pas une ligne sur ce que Noa Argamani ou Avinatan Or auraient voulu. Juste une accusation, une cible, une frappe. L’accusé, le juge et le bourreau tiennent dans le même bureau. Pratique. Rapide. Définitif.
Un cessez-le-feu, paraît-il
Petit détail qui n’en est pas un. Cette frappe a eu lieu pendant un cessez-le-feu. Oui, oui. Celui entré en vigueur le 10 octobre 2025, arraché sous la pression américaine. Bientôt un an. Et pendant ce bientôt-un-an, Israël n’a jamais cessé de frapper. Toujours en réponse à des « menaces », dit l’armée. Des menaces tous les jours. Une par drone.
Plus de 1 100 Palestiniens tués depuis la trêve
Ce décompte vient du ministère de la santé de Gaza, placé sous l’autorité du Hamas. L’agence AP retient 1 145 morts, d’autres relais du même ministère avancent près de 1 400 : les chiffres divergent, l’ordre de grandeur non. Ses registres sont jugés globalement fiables par les agences de l’ONU. En face, sept soldats israéliens ont été tués sur la même période. Deux colonnes. Aucune symétrie. Et un mot, « cessez-le-feu », qui a visiblement perdu la moitié de son sens en route.
La leçon d’Eichmann, oubliée en route
Remontons un peu. 1960. Le Mossad enlève Adolf Eichmann en Argentine. Un des organisateurs de la Shoah. S’il y avait un homme qu’on aurait pu abattre sur un trottoir sans qu’une seule larme coule, c’était lui. Israël ne l’a pas fait. On l’a ramené à Jérusalem. On l’a jugé en 1961, en public, avec des témoins, des avocats et un verdict. Condamné à mort, pendu en 1962. Oui, il est mort. Mais après un procès qui a marqué le monde entier. Pas avant.
Soixante-cinq ans plus tard, le même État ne s’embarrasse plus. Même pas pour la forme. Même pas pour l’image. Car c’est bien là le plus frappant. Un procès Sakr aurait été une tribune mondiale pour les victimes de Nova. Des faits établis, une parole donnée, une trace écrite pour l’histoire. À la place, une vidéo de drone. Avoue que la comparaison pique.
Un par un, et après ?
Sakr n’est d’ailleurs pas le premier de la liste. Selon le Jewish Chronicle, un commandant d’un autre groupe armé, lui aussi impliqué dans l’enlèvement du couple, avait été tué fin juillet (information de source unique à ce stade). Un par un, donc. Méthodiquement. On coche.
Et après ? Rien. C’est tout le problème. Le reste de l’accord est à l’arrêt. L’armée israélienne contrôle plus de la moitié du territoire. Le Hamas n’est pas désarmé. Aucun nouveau gouvernement palestinien. Aucune reconstruction. Benjamin Netanyahou, lui, répète que ses troupes ne partiront pas tant que le Hamas n’aura pas rendu les armes. Autrement dit : on attend, et en attendant, on frappe.
Pas de plan. Pas d’horizon. Pas de juge. Juste une cible de plus et une vidéo de plus. Tuer n’est pas une politique. C’est ce qu’on fait quand on n’en a pas. Est-ce à dire que Sakr était innocent ? Non. Simplement, on ne le saura jamais devant un tribunal. Et ses victimes non plus. Mais faut croire que pour le gouvernement israélien, la meilleure façon de juger, s’est de tuer. Point.
Par , publié le lundi 28 septembre 2026
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